Avis de tempête
Extrait de mon journal, Fuerteventura 2022
Jordane Prestrot, “_K012561”, 2022
Samedi 24 septembre, 08:06 :
Avis de tempête tropicale. Hermine est son nom. Elle devrait nous apporter deux à trois jours de pluies intenses, diluviennes, inédites.Attentes. Attente de la tempête. Attente de l’ouverture du Superdino (on anticipe de se retrouver coincés chez nous en raison des chemins inondés).
Dimanche 25 septembre, 08:23 : Hermine s’est mise à pleurer durant la nuit, des larmes avec des R roulés tombant en trombe sur le toit. Au matin, formation d’une petite mare au pied de la maison.
La tempête devrait durer jusqu’à demain soir. Aucune idée de la mesure dans laquelle cette mare peut s’étendre. Il pleut continûment. Moins fort qu’au cœur de la nuit, mais des épisodes de ce genre se répèteront fatalement.
Hier, journée passée à anticiper et à attendre, à douter et à nous faire solliciter par nos voisins allemands. Verna est venu récupérer les chaises de plage qu’il avait achetées trois ans plus tôt chez le Chinois1. Il les avait cachées sous l’appentis ; elles étaient couvertes de boue. J’ai dit que la pluie ferait le travail. Il a ri. Il a cru que c’était une blague. Il n’était pas au courant. Il est d’ailleurs revenu le soir car il avait une panne de courant. Le type dans une mauvaise passe : il arrive, l’agence de location lui file une voiture hybride dont il ne sait pas se servir ; une fois à Lajares, il cherche une heure où est cachée la clef de sa casa, il n’y a pas de Wi-Fi, il angoisse, il s’occupe en allant récupérer ses précieuses chaises, les trouve couvertes de crasse, se fait alpaguer par un Français aux cheveux longs, en sarouel, avec les ongles des orteils peints, qui lui demande qui il est et ce qu’il fait en loucedé sur sa partie du terrain... Il parle moins bien anglais que moi, mais il me raconte sa vie de retraité en détail. Il vient à Fuerteventura tous les trois ans. Il est déçu que je connaisse déjà tous ses bons plans. Sinon avec sa femme, ils vont souvent en Bretagne. Il bruine sur sa casquette de baseball. Il apprend mon prénom, me demande si je joue aussi bien au basket que Michael Jordan, je lui dis que moi ça s’écrit avec un E à la fin, il me dit ah oui comme dans Francine, puis il me parle du coq à l’âne du canal qu’a fait construire Napoléon dans sa ville de résidence, dans la banlieue de Düsseldorf... Il est revenu à deux reprises, nous a surpris en plein apéro, à la nuit et à la pluie tombées. Comme dit plus haut, il n’avait pas d’électricité. Nous si. On l’a laissé recharger son téléphone chez nous, laissé poser ses empreintes de pas boueuses sur le carrelage. Et puis on est montés le lui rapporter quand il approchait des 90%. Il était redescendu entre-temps car il avait à nouveau du courant... Sa femme nous accueille le temps qu’il revienne, elle s’appelle Iuta (aucune idée de comment ça s’écrit, ça se prononce comme l’état des États-Unis). Elle ressemble à une Anglaise, polie, petite, charmante, maigrelette, cheveux longs tirés en arrière et dents de cheval impressionnantes. On discute sous la pluie encore timide, devant cette maison en hauteur que nous occupions cet hiver. Je réalise que si ça tourne mal, c’est à eux qu’on devra demander refuge. J’y repense tout le temps, en regardant la mare se transformer en étang. Bientôt en lac ? Bref. Je suis un peu sur le qui-vive quand même. La pluie s’intensifie à l’instant.
09:29 :
Spéculations sur le niveau de l’eau. Appréciation profane du dénivelé du terrain. Nous nous improvisons spécialistes de beaucoup de choses dont nous ignorons toutes les notions de base. Anxiété. Scénarios. Géométrie des surfaces. Plus une flaque s’étend plus il faut d’eau avant que son niveau monte, non ? Trente-six heures de pluie encore. Calcul mental. Si j’ai ça en neuf heures... Je dois attendre jusqu’à quatre fois plus d’ici lundi soir... Quatre fois le volume de cette flaque. Évaluation à vue de nez... C’est limite, très limite, mais je crois que ça passe. Surtout si demain, il pleut un peu moins. Cela fera en revanche de quoi commencer un fructueux élevage de moustiques, les jours prochains...13:02 :
Roger, le propriétaire de la maison, m’a écrit sur WhatsApp qu’il n’y avait aucun risque d’inondation, ni pour la maison, ni pour la voiture. Une histoire de trop-plein naturel à la croisée des chemins, à laquelle je ne comprends évidemment rien. Nous avons décidé de lui faire confiance. Il sait de quoi il parle, il a vécu ici, il a déjà fait l’expérience... Pourquoi douter de ses connaissances ? Enfermés dans le salon, écoutant des recommandations Spotify, nous regardons toutefois avec inquiétude cette eau brune qui monte.14:11 :
Anna, les bras croisés, debout devant la fenêtre, vigilamment muette et immobile — comme dans un film de Tarkovski.17:02 :
J’ai envoyé à Roger des photos du “lac”. Il m’a répondu : « On est dans les records, je pense. Il faut que le trop-plein reste fonctionnel... »Lundi 26 septembre, 08:40 :
Le plus rude est sans doute derrière nous. Nous avons eu de la chance. La tempête a été rétrogradée en dépression tropicale. On nous fait grâce des vents violents. Par intermittence, il continue toutefois de beaucoup pleuvoir.Fluctuations, rebonds techniques, inflation, krach éclair, statistiques... Similarité de la météorologie et de l’économie. Choses difficilement prévisibles. En cas de crise, il faut pareillement du nerf, il faut savoir attendre, se montrer prudent, rester attentif tout de même, accepter de n’avoir aucun contrôle sur la situation, seulement la capacité de faire des choix individuels. Nous avons fait des choix samedi, ils ont été mis à l’épreuve hier. Au plus fort de la tempête, en voyant un torrent ocre dévaler au bord des roues de la voiture, nous nous sommes demandés si nous avions fait le bon pari sur l’avenir, avions opté pour le bon “plan d’épargne”, avions fait le bon choix de “placement”. Mais il était trop tard pour faire un autre choix, un choix qui fût alors moins risqué. Prendre la voiture par les chemins boueux et les routes inondées aurait été encore plus dangereux. Pour aller où, de toute façon ? Dans un hôtel sordide de Corralejo plutôt qu’en extrême urgence, les pieds dans l’eau, chez Verna et Iuta ? En cas d’accident matériel, l’assurance minimale de Cicar aurait-elle seulement couvert les dommages subis par l’Opel Corsa ? Similarité devenue superposition triviale. Enjeux de porte-monnaie au cœur de la tourmente et sous le feu — ou plutôt l’eau de la menace.
Mieux vaut ne pas se perdre en hypothèses dans ces circonstances. Mieux vaut ne réagir qu’au temps présent.
Nouvelle journée d’attente et d’observation, donc. Incapable de créer quoi que ce soit. Même pas sûr de prendre de bonnes photos. Sentiment que l’originalité de l’événement a transformé l’artiste en reporter. Documenter les choses est d’ailleurs ce que j’ai fait en temps réel, à travers plusieurs stories Instagram. Je me suis entendu dans l’une d’elles commenter la situation avec un accent parisien à couper au couteau. C’était comme la voix de mon enfance, la voix initiale, primaire, qui remontait à la surface. La nature fondamentale s’exprime toujours, je le sais, par temps de combat.
Mardi 27 septembre, 07:26 :
La tempête est vraiment finie à présent. Je me fais harceler par des moustiques sur la terrasse. Crainte que cela ne soit qu’un commencement.Malgré l’ampleur du phénomène, nous n’avons revu ni Verna (Werner ?) ni Iuta (Yuta ? Juta ? Utah tout de même ?). Peut-être n’ont-ils rien vu. Peut-être n’étaient-ils pas au courant. Peut-être que comme il me l’a dit, contrarié par l’état de ses chaises, Verna s’est convaincu que ce n’était pas grave, que ce qui était grave c’était « Ukraine ». Peut-être que vu d’en haut, le lac ne semblait pas si impressionnant. Peut-être que ça leur a juste rappelé le canal napoléonien qui leur est si familier. Pour être honnête, j’aurais été embarrassé qu’ils viennent se soucier de nous. Dans les situations de stress, j’aime encore moins que d’habitude parler avec des inconnus, tout particulièrement des inconnus égocentriques et paniqués — inconnus qu’au final, il m’aurait fallu rassurer. Alors je ravale les questions de principe. Nous sommes et avons toujours été en sécurité.
→ Ce texte figure dans le recueil Déplomber Saturne, disponible ici.
À Fuerteventura, les magasins de bric-à-brac (vendant aussi bien vaisselle, chaises de plage, jouets que produits anti-moustiques) sont tous tenus par des Chinois et portent un nom qui l’explicite : FuerChina à Corralejo ou Dragon China 2012 à El Cotillo. Pour tout achat de ce genre, les locaux comme les touristes disent qu’ils vont “chez le Chinois”.

