Berlin
Extraits remaniés de mon carnet de voyage, 2019
Vincent van Gogh, “Crâne de squelette fumant une cigarette”, huile sur toile, 32 × 24,5 cm, 1885-1888.
And I will sing Waiting for the gift of sound and vision Drifting into my solitude Over my head
David Bowie, Sound and Vision (1977)
3.
Je garde de Berlin quelques poches de lumière dispersées dans cet espace qui ne semble jamais cicatriser. Les travaux se succèdent sans succès. Triomphe du trauma. Effort de résilience permanent. Cela me ressemble parfois.
2.
Il fut question de Van Gogh, de son expérience chamanique du monde et de son manque d’interlocuteurs avec qui partager ses visions — non pas comme un gourou qui explique le monde à des disciples, mais comme un héros qui cherche à comprendre ses découvertes. (Car le plus dur n’est peut-être pas d’aller chercher un Graal, mais de le coller aux lèvres des villageois.) Personne n’aidait Van Gogh à comprendre ce qu’il faisait et qui pourtant lui semblait nécessaire à l’humanité toute entière — à sa conscience, à son imaginaire. Quelle arrogance… Heureusement ! Je glisse dans une solitude similaire — comme l’évoque la chanson de Bowie que j’écoutais la veille, au coin de l’Oranienburger Straße, en fumant une cigarette. La nuit portait un flot discontinu de taxis.
Trouver ma place dans le monde est une chose difficile. Je fournis de grands efforts d’exploration, visant à mieux comprendre ce qu’est justement ce monde âpre et étrange, comment il fonctionne, comment articuler une relation avec lui — et les autres humains. Mais comprendre est contreproductif. Je ne m’en trouve qu’un peu plus isolé au final, dans des replis inconnus, sur l’arête, à la marge. Et je m’y enorgueillis d’être seul et piteux, soustrait à la surface du monde, à l’illusion que s’en font les hommes qui y ont une place. Tentation d’un mépris, sans doute réciproque.
1.
Dans un léger vertige et dans une sourde mélancolie, je me penche sur la table en terrasse. Mon existence ne se dilue pas dans les mouvements de la ville. Le vent souffle régulièrement sur l’avenue et l’ombre des parasols repliés se déplace sur la page. C’est un moment d’introversion, à la portée de Caillebotte et des squelettes de brachiosaures.
0.
Il aura fallu une météorite — et peut-être beaucoup d’autres choses — pour que les dinosaures cèdent la place au petit rat d’où tout redémarrerait. Ce petit rat, notre ancêtre à tous, nous mammifères, nous les chiens, les vaches, nous Caillebotte, nous Van Gogh, nous Bowie. La nature a horreur du vide. Elle nous inventa pour ça. Nous n’existons que pour combler un manque. Nous sommes ses enfants de remplacement.
Au Museum für Naturkunde, j’observai les colonnes vertébrales. La manière dont elles s’élèvent en se contorsionnant. Le cerveau du brachiosaure était d’une taille ridicule comparée au reste du corps. Tous ces efforts pour répondre à l’appel des hauteurs, ponctués par la stupidité. Ces animaux étaient sans doute heureux. Ils traversaient le monde, invincibles ; ils dévastaient des forêts entières, juste pour se nourrir.
L’être humain, c’est tout l’inverse. Un petit corps frêle surmonté d’une grosse tête.

