Madrid
extraits remaniés de mon carnet de voyage, 2018
Francisco de Goya, “Le Grand Bouc”, huile sur plâtre transformée en huile sur toile, 140 × 438 cm, 1819-1823.
Me voici installé devant les pinturas negras de Goya après avoir longuement contemplé Le Triomphe de la Mort de Brueghel l’ancien. Ce sont les deux choses qui m’ont poussé à revenir à Madrid, les deux choses devant lesquelles je veux demeurer immobile, au Prado.
Quand Pasolini décrit les regards différents qu’il pose sur le Yémen, selon qu’il l’observe en tant que metteur en scène ou en tant qu’écrivain, cela me parle intimement, avec la surprise toutefois que cette même différence soit inversée chez moi selon que je regarde les choses en poète ou en photographe. En poète, je ne vois que les détails horribles, les brèches et les mensonges ; en photographe, je crois savoir mieux magnifier les choses, leur trouver du bon, même en choisissant un sujet atroce ou en cherchant à dénoncer quelque chose…
Les photographies sont interdites, au Prado. La gardienne n’a de cesse d’intervenir auprès de visiteurs nonchalants qui tentent de braver l’interdiction. Une colère rentrée déforme son visage d’une manière conforme aux œuvres de la salle. Je doute que son projet dans la vie fut un jour honnêtement d’être ici, à faire la grise mine et le gendarme.
Goya a corrigé la corne droite du grand Bouc initiateur du Sabbat des sorcières. À l’origine, les cornes partaient en sens opposés, comme les points de vue de Pasolini sur le Yémen. Je trouve la tête du Bouc beaucoup mieux équilibrée ainsi, après correction, devant son audience, les cornes à l’unisson.
Sans doute est-il plus qu’urgent d’intégrer l’ombre — mon ombre la plus grande s’avérant finalement, à mes yeux, cette sensibilité extrême que d’aucuns jugent parfois « merveilleuse » et que je caparaçonne rigoureusement. Je devrais plutôt l’aligner dans le même sens que ce que j’ai d’intelligence.
Une touriste reste plantée entre le Bouc et moi, en caressant bouche bée l’écran de son téléphone. Lui succèdent des adolescents hagards et des Asiatiques déboussolés, en troupeau. Je reste assis, le champ ne reste jamais obstrué très longtemps.
À présent devant Le Chien (une œuvre que j’avais instantanément adorée en la découvrant sur Internet il y a près de vingt ans), je pense à la soirée de la veille, dans la Malasaña. J’étais curieusement heureux de caresser Buffy, le labrador du bar Picnic qui errait gentiment entre les tables. Je sais pourtant que le goût des chiens vient surtout aux gens qui n’attendent plus rien des humains ; et je suis conscient que parmi ceux-là, une proportion d’esprits pervers n’ont plus pour les aimer vraiment — que des chiens… Le chien du bar Picnic, le chien de Goya, cette humanité latente en degrés de peur et de joie... Les chats, au contraire, sont humains par degrés de sensualité et de mépris. C’est une autre histoire. Je jette un coup d’œil à droite, sur la ronde des Parques — que je n’imagine pas pour ma part si hommasses. L’une d’elles semble diriger un lance-pierre vers le vide angoissant qui domine Le Chien.
Commentaires un peu poussifs et prétentieux que tout cela. Me voilà simplement confronté une nouvelle fois à ma peur de mourir, mon sentiment d’échec et ma vulnérabilité. Tout est coups, écrivais-je quelques jours plus tôt. Tout est coups ou pollution.
Ici et là, des suppléments rapides à ma visite : la paupière de la Maja nue plus lourde que celle de la Maja vêtue ; l’humour de la duchesse d’Alba et sa duègne ; et Jésus semble-t-il sans trop y croire... La paupière lourde, autrement, de l’Agnus Dei de Zurbarán ; la petite chouette de Baldung Grien, les vers rouges qui sortent de l’aine et le crucifix qui tombe comme une météorite. Les trois âges de la vie... Le serpent des trois Grâces comme un cygne déplumé.
Dehors, une queue de touristes bigarrés se déploie sous le cagnard et le cri goguenard des perruches moines. L’entrée est gratuite deux heures avant la fermeture. Cela constitue une économie conséquente lorsqu’on souhaite traîner au musée une poignée d’enfants fatigués et récalcitrants. Leur déception est imminente, la catastrophe inévitable — dans une cohue d’ouverture des soldes, sueurs contre sueurs, devant des œuvres de Bosch, Brueghel, Dürer… Ces vacanciers en short et débardeur ne seront pas récompensés de leurs efforts contre nature considérables. Leur intérêt pour l’art et la culture en général m’apparaît comme une pure illusion — savamment alimentée par leur mentalité de consommateur et leur esprit de compétition. Pour ne pas rater son séjour, pour ne pas avoir le sentiment de s’être fait avoir, d’avoir loupé l’obligatoire, ils font la queue, se pressent, s’obligent, se donnent bien du mal... Qui sera le touriste le plus efficace ? Qui aura en un temps record et en payant le moins, bien coché dans son guide toutes les petites cases : bons plans, monuments, incontournables ? C’est absurde. Goya n’est pas fait pour combler ce genre de manques, remplir ce genre de vides, apaiser ce genre d’angoisses...
Le lendemain, je me réveille dans une chambre décorée de manière “moderne”, c’est-à-dire qu’elle ressemble à un décor d’émission de télé-réalité dans laquelle des créatures s’empoigneraient par les cheveux après avoir fièrement assassiné le bon sens, le bon goût et la syntaxe. J’ai devant moi, en face du lit, un énorme écran de télévision. Sur le mur, au-dessus du minibar, le nom « Kiki » est écrit en lettres de néon.
J’ai rêvé des cadavres de mes grands-parents. Et la seule chose qui me préoccupait était de les photographier. Ma grand-mère était quasiment chauve, son profil noirâtre se découpait sur le lit mortuaire à la manière d’une pintura negra. Je crois en vérité que son corps était calciné. J’en faisais des photos. Je ne me demandais pas quel genre de poème j’aurais pu écrire à son sujet.
Plus tard dans la journée, nous nous asseyons en terrasse, entre Chueca et la calle Fuencarral. Une tête de mort me dévisage depuis la vitrine du magasin de skateboard, en face. Anna porte la robe à fleurs roses, violettes et orangées qu’elle a achetée non loin d’ici, l’avant-veille. Je ne suis pas encore entré dans une église, c’est rare lorsque je suis en voyage ; j’y pense car Anna ayant les épaules nues, l’église est proscrite. Le thermomètre monte jusqu’à quarante ; la peau est une interface dissolue. La pensée devient hachée. La chaleur trouve un point de rupture : on s’y habitue, on glisse dedans comme dans une cuve... La rondelle de citron flotte au milieu des bulles et des cubes. Le cours du temps est suspendu. L’éternité sévit — hors des lieux de culte.
Le jour suivant, je me sens soudainement dans un état de malaise sur la Gran Vía. La foule est dense, nous sommes tantôt pris dans sa chaleur, tantôt assommés par le souffle des climatiseurs. Les boutiques ne désemplissent pas. Le café pris devant Danemark-France me tord l’estomac. Remonter ces rues commerçantes est devenu insupportable ; il me paraît insensé de nous poser encore sur une terrasse de la Malasaña. Madrid se répète. Ma lassitude est âpre. Tout se cristallise dans un désarmement d’enfant. Nous croisons deux travestis métis dans une ruelle à l’écart. Ils semblent à peine conscients de leur solitude. L’un porte gracieusement une cigarette à sa bouche de poisson. Nous faisons demi-tour. Des touristes français photographient un restaurant de hamburgers dénommé le Burnout.
Rentrés à l’hôtel, nous restons longuement sur le lit, douchés, rincés. Je pense à la perruche moine blessée qui tentait de reprendre des forces dans le gazon, aux abords du Prado. Elle ventilait, l’air ahuri, sous la garde zélée de ses parents. Ils lui déployaient les ailes avec leurs becs, lui donnaient des bécots. La veille, la même scène se déroulait entre humains, au pied de l’immeuble Schweppes : une jeune fille victime d’une crise d’épilepsie, des spectateurs inquiets, des parents efficaces et habitués...
Également appelée conure veuve, la perruche moine est une espèce invasive, certes plus mignonne que le moustique tigre, mais dont la prolifération pose un véritable problème écologique et acoustique. Elle construit de vastes nids communautaires dans lesquels elle dort en groupe et effectue deux à trois couvées par an. Ces nids peuvent peser jusqu’à cinquante kilos (beaucoup plus dans la nature), ce qui n’est pas sans conséquence, installés sur un pylône. J’en ai observé à Málaga pour la première fois. J’en ai entendu hurler à Séville. Dans certaines villes d’Espagne, les autorités font percer les œufs pour limiter la reproduction et laisser un espace aux plus petits oiseaux.
Nous descendons dans un pub irlandais, assister à l’élimination du Nigeria. Les immigrés argentins sont en transe, scandant le nom de leur pays dans tous les coins : « Ar-gen-tina ! Ar-gen-tina ! » Ils seront à leur tour éliminés, par la France, en huitième de finale. Et la petite perruche moine aura sans doute fait la joie d’un chat.
Aucun sacrifice n’existe en pure perte. C’est l’ombre de l’ombre. C’est la fierté d’avoir l’air brave, de faire bonne figure, en réprimant ses émotions. C’est le goût de la blessure secrète, chérie, statufiée, la condescendance qui en suinte. C’est ne pas vouloir se donner en spectacle pour ne pas se donner tout court. C’est se maintenir avec élégance — dans la porosité du marbre.

