Sortir du labyrinthe
Exploration paranoïaque du mythe du Minotaure
Donc Minos, Dédale, Icare et Thésée. Le minot-tort, la mine aux torts. Être enfermé dans un labyrinthe. Dédale et son fils s’en échappent par les airs (intelligence et ingéniosité). Icare (hic art) se brûle les ailes. Thésée (taisez) tue le minot-tort et sort du labyrinthe grâce au fil d’Ariane (a ri âne). Le roi Minos (mi-nos, minus, moi n’ose), en responsabilité sociale et d’un caractère orgueilleux, a enfermé le minot-tort, la mine aux torts, car c’est un monstre à ses yeux et qu’il symbolise la tromperie (elle aussi monstrueuse) de sa femme. Tromperie double puisque Pasiphaé (pas s’y fier, pacifier, pas si fière) a également trompé le taureau afin qu’il la féconde, en se cachant dans la vache artificielle construite par Dédale, génisse (génie hisse) qui renvoie à l’envol d’Icare (hic art). Le schéma d’un dialogue entre l’intellect et la passion se dessine. L’intellect de Dédale trouve une solution à l’expression de la passion terrestre de Pasiphaé et de celle céleste d’Icare. Entre-temps, son intellect trouve aussi une solution pour cacher les conséquences malheureuses et préserver l’orgueil du minus. Thésée qui résout définitivement le problème ne tient pas sa promesse d’épouser Ariane (c’était pour rire, âne). Trahisons en cascade (Phèdre trahit Thésée en parallèle).
Sortir du labyrinthe nécessite donc de l’astuce : soit une bonne mémoire pour savoir rebrousser chemin (remonter le fil d’Ariane), soit une créativité permettant de sublimer le problème (les ailes de Dédale). Dans les deux cas, cela implique le sacrifice d’un fils (le Minotaure ou Icare). Si l’on prend tous ces personnages comme des symboles des diverses fonctions psychologiques d’une même personne, on se retrouve avec une dramaturgie du refoulement dans l’inconscient (labyrinthe), avec le déni pur et simple (Minos), le déni par détachement intellectuel et l’illusion de contrôle (Dédale), la pulsion de vie et l’Éros primitif (Pasiphaé), la pulsion de mort et le mensonge (Thésée) et la sublimation illusoire (Icare).
Seuls trois personnages semblent avoir le cœur pur dans cette histoire : Ariane, Icare (qui ont tous deux des fonctions de fuite) et le Minotaure. Le mythe postule que le Minotaure est un monstre, mais l’est-il vraiment ? Le Minotaure est-il vraiment dangereux ? A-t-il vraiment tort ou est-il juste un mime des torts ? Le fil d’Ariane et les deux fils... La contre-proposition serait de libérer le Minotaure et de l’installer sur le trône, justement en tant que monstre, en tant que fruit de la concupiscence et de la savanterie. Autrement dit, Ariane a ri : Âne de Thésée qui croit me tromper ! Je ne suis pas dupe, je t’utilise pour que tu donnes mon fil au Minotaure et pour qu’après t’avoir vaincu, il puisse sortir de sa prison et nous “délivrer” sa version des faits.
Tout est malheureusement inversé. Le Minotaure aurait dû être un centaure (sans tort) avec le bas du corps animal et terrestre, le haut humain et dirigé vers le ciel — comme le Sagittaire qui vise le soleil avec sa flèche (Icare). Ceci aurait correspondu au juste fonctionnement des chakras. En remettant le haut et le bas à leur juste place, le Minotaure serait un centaure (nous distinguerions mal la différence entre un corps de cheval et un corps de taureau sur une représentation antique), et le plus sage des centaures est Chiron (qui rompt). Dans ces conditions, le Minotaure aurait pu remettre l’ego (Minos) à sa juste place de simple administrateur de l’histoire. Minos organise et pérennise ; ce n’est pas lui le vrai roi. Mais Thésée (taisez), hélas, se montre le plus fort. C’est Thésée celui qui rompt — sa promesse. C’est là tout le drame.
Astrologiquement, le Taureau (Minotaure) doit devenir Sagittaire (Icare) pour sublimer sa nature imparfaite et son animalité, et pour sortir du labyrinthe, de son pré carré (de sa précarité) ; c’est lui qui doit vaincre sa némésis (le héros Scorpion, signe opposé) et utiliser le fil de l’araignée (Cancer et signe d’eau ami) ou l’ingéniosité scientifique de Dédale (Vierge et signe de terre ami). La Vierge correspond anatomiquement aux intestins (intestinum, dans la tête) dont la forme évoque un labyrinthe alors qu’ils ne sont en réalité qu’un tube serpentinement tarabiscoté : il y a une complexification étonnante de la fonction pourtant simple de l’évacuation, complexification sans doute liée au cadre limité de l’abdomen (la condition humaine) et au temps de transit nécessaire à l’absorption des nutriments (l’expérience de retenir ce qui est bon et de n’évacuer que les déchets). Au bout du processus, Le Minotaure devrait ainsi devenir celui qui rompt, la merde qui sort et qui doit sortir, sinon risque d’occlusion intestinale (le Taureau est réputé pour son entêtement). Le Minotaure doit résoudre l’énigme du Sphinx-Terre — ou du Sphinx-Taire.
Celui qui rompt est Chiron, le plus sage des sans tort, et il est immortel. Il est blessé par accident par une flèche (Sagittaire) d’Hercule (“hé ! recule !” car rompre signifie aussi reculer), flèche infectée du venin de l’Hydre de Lerne (la peur) vaincue en compagnie d’un crabe (Cancer). Chiron est alors condamné à une vie de souffrances éternelles (qui tourne en rond). La solution est le legs de son immortalité à Prométhée (promettez). Chiron meurt (et c’est un grand soulagement), Prométhée devient immortel. Chiron se sublime donc sous la forme d’une idée, d’un esprit (Verseau, signe ami du Sagittaire), autrement dit, sous la forme d’une promesse tenue de progrès. Par l’intermédiaire de Chiron (le sage itère, qui répète car il tourne en rond), le traditionalisme et l’inertie du Taureau peuvent se muer en angélisation du sacrilège prométhéen.
Astrologiquement, il y a difficulté de communication entre le trio Taureau-Cancer-Vierge (introverti mais diurne, féminin, orienté sensation-sentiment) et le duo Sagittaire-Verseau (extraverti mais nocturne, masculin, orienté intuition-pensée). Tout dépend donc de l’ingéniosité de la Sainte Vierge, qui doit par son intelligence rationnelle non pas tout projeter dans un ciel inaccessible (Icare), mais se relier (Ariane) à ses intestins (part animale) afin de recentrer l’expérience sur son Cœur immaculé qui, sur les représentations, semble pourtant saigner (comme le foie de Prométhée et la blessure de Chiron). Le Progrès, c’est l’Amour. Le Taureau et le Scorpion sont des signes opposés (et donc complémentaires) : cette complémentarité ne peut pas se réaliser de manière directe, elle exige la médiation de la Vierge et du Cancer qui eux s’entendent très bien avec l’un comme avec l’autre.
Afin que l’âme redescende vers son cœur, son centre, son sein, la Vierge doit enfanter le fils de Dieu. Elle “couche” avec le Saint-Esprit plutôt qu’avec le taureau de Minos. L’enfant est toutefois lui aussi d’une nature double, à la fois homme et Dieu. Le signe des Poissons est pluriel. Il est astrologiquement l’opposé et le complémentaire de la Vierge. Il est également serpent d’eau comme le Scorpion, et également luciférien (porteur de lumière) et diabolisé pour cette raison par les sanhédrins et les défenseurs du statu quo. La compatibilité du Taureau (Mithra) avec les Poissons christiques résout la colère dogmatique (Capricorne) de Moïse (moïque) contre le veau d’or. Le Christ (Poissons) dialogue avec le diable (Scorpion) dans le désert, et ajoute sa médiation à celle d’Ariane (Cancer) et à celle de Dédale (Vierge). Victor Hugo, illustre natif des Poissons, a développé la proposition provocante de pardonner Satan. Satan, premier fils déchu de Dieu, comme le Minotaure, fils illégitime de Pasiphaé, sont des monstres rejetés en enfer. On ne trouve rien à “en faire”, de ces créatures cornues (corps nu). Or plus une force reste dans l’ombre (dans le dénuement et la précarité) plus son action s’avérera incompréhensible, chaotique, dangereuse, maléfique. Il faut prendre conscience du mal que l’on porte en soi, comprendre que l’on ne fait que se cacher le mal (le taire, mentir comme Thésée), qu’on ne le détruit pas (la victoire de Thésée sur le Minotaure fait de Thésée un monstre de remplacement). Autrement dit, il ne faut pas garder la merde à l’intérieur, il faut qu’elle sorte et qu’elle fertilise la terre. Cela nécessite le sacrifice d’un fils, encore une fois. Mais cette fois-ci, il n’est pas simplement question de saigner à mort un taureau ou de brûler un impétueux virevoltant. Il est question d’un martyr sur la croix cosmique, du flanc qui saigne (comme celui de Prométhée), de la couronne d’épines (comme les cornes du Minotaure) et de la combustion de l’ego (soleil d’Icare) au centre du zodiaque (les douze apôtres).
Un parallèle pourrait être dressé avec le mythe d’Orphée (or fait) et celui de Déméter (d’aimer Terre ou d’aimer taire). Eurydice aurait dit ceci et Perséphone perçait l’aphone. L’Hadès est un labyrinthe comme un autre, dans lequel Orphée (l’or alchimique) fait disparaître en se retournant, en allant à contre-sens de l’évacuation, ce qui aurait été dit (Eurydice) quelques secondes avant d’atteindre la sortie (l’orifice). Orphée décapité par la suite, mais immortel, chante sur la plage (il est devenu idée, esprit, comme Chiron transmet son immortalité à Prométhée). Orphée est astrologiquement lié à la Balance, signe de l’équilibre, de l’art et de l’harmonie (maîtrisé par Vénus comme le Taureau) ; en tant que Balance, il précède naturellement Eurydice pour sortir des enfers (Scorpion). Arrivant au Sphinx-Taire, le silence se fait. C’est la cause du retournement inquiet et contre nature : l’hésitation qui annule toute l’opération. Par la disparition de l’épouse, est sacrifié le fils non-né. Orphée explorait le trou de la mort plutôt que le trou de la vie.
Le mythe de Castor (casse torts) et Pollux (pôle luxe, pollue) offre une alternative, celle du signe des Gémeaux, signe double comme celui des Poissons. Un frère immortel et l’autre mortel (la dualité Gémeaux) au décès duquel le frère endeuillé négocie avec Hadès (la diplomatie Gémeaux) afin de pouvoir effectuer en alternance ce séjour en enfer. Chacun son tour dans le trou de la mort. Un temps pour la vie de l’âme, un temps pour la vie du corps. Point de sacrifice complet dans la versatilité. Chacun son tour d’en chier. Mais solution inconvenable pour quiconque veut “trancher”.
Dans l’évangile, l’enfer est appelé la géhenne par le Christ : la gêne (intestifernale). Les portes de l’enfer sont scellées et gardées par le Sphinx-Taire : ce qui devait produire de la merde (terre) est bloqué, couve, brûle (produit du feu). Par la suite, Jésus descend aux enfers pour libérer les justes (le Minotaure). Il pénètre donc par la porte de la gêne, il encule. En écho, Abraham (à bras l’âme) prie Dieu de sauver les justes de Sodome (sots d’hommes) et Gomorrhe (gomme mort). Le tabou de l’analité (ta boue de l’âne alité) est semblable au tabou du mal (du mâle) : se faire enculer, aller à contre-sens, pénétrer stérilement, “bestialement”, ce par où la merde fertilisante doit sortir. Mais c’est en pénétrant l’orifice (or et fils) inferanal que la puissance phallique christique (l’amour) dédiabolise la merde fertile, surpasse le dégoût et la crainte qu’elle suscite, c’est ainsi que le corps du Christ ressuscite (re-suscite le désir et l’acceptation de la nature). L’erreur de Pasiphaé n’a pas été de céder au plaisir et à la volupté, mais d’avoir pris le taureau cornu (au corps nu) dans son vagin (déguisé en vache qui geint) plutôt que dans son anus (à nu, honnêtement, dans sa fragilité de femme) et son rectum (avec rectitude, rectitube). Pas s’y fier car pas si fion. Ce qui conduit à enfermer l’enfant monstrueux dans un labyrinthe de substitution plutôt que de laisser mourir la semence taurine (source de torts) dans le labyrinthe des intestins (une mauvaise idée dans la tête).
Le diable encule, c’est chose sue. Il est le Prince des Enfers ou le Prince de ce monde. Il encule comme on socratise. Il délivre la connaissance ainsi, lors des messes noires (comme la merde) et du sabbat des sorcières (sources d’hier, sourcières, souricières). Le diable est la copie inversée, le mal, le centaure devenu Minotaure, le dépositaire des fautes de l’homme, le bouc émissaire ; les sorcières sont Ariane qui trompe Thésée afin de le sacrifier au diable — ou de le forcer à l’imiter (limiter, suivre le fil). Belles et buts. Explorations des annales secrètes et cachées.
On a reproché aux disciples du Christ de ne pas se laver les mains avant de manger, comme Ponce Pilate (pont, ce pilote) devrait le faire après avoir cédé aux exigences des sanhédrins (sans aide, rien). Jésus a répondu : « Il n’est hors de l’homme rien qui, entrant en lui, puisse le souiller ; mais ce qui sort de l’homme, c’est ce qui le souille. » Ce qui sort de l’homme, c’est la merde et les paroles (pas rôles). Ce qui entre, c’est la nourriture, l’esprit divin et la bite luciférienne.
La correspondance anatomique du Taureau est le cou, la gorge, la bouche. Celle du Scorpion est les organes génitaux et l’anus. La bouche n’est pas “faite” (fête) pour vomir (veau mire), l’anus n’est pas “fait” pour être pénétré (très peiné). Pour l’abattage rituel, on saigne les animaux à la gorge. La pratique violente de la sodomie provoque (pro veau queue) des fissures anales (fils uraniens, Uranus maître du Verseau prométhéen) et des crises hémorroïdaires (aime oraux d’air). On ne reste jamais qu’aux entrées du labyrinthe, le souffle court et les pets étouffés (l’épée de taisez). La rétention et la détention dans la mine aux torts, et la trahison fondamentale de Thésée sont reliées par un fil d’Ariane (d’art hyène) qu’on déroule pour ne pas se dérouter. J’y vois une connexion dans laquelle ricane la sorcière : l’homonymie (homo n’y mit, homme honni mit) entre la morale et l’amoral (la mort hâle, l’âme aux râles, lame orale, c’est-à-dire “que de la gueule”). Thésée aurait dû aimablement enculer le Minotaure ou aimablement se faire enculer par lui.
La sexualité du Taureau vise la procréation ; la sexualité du Scorpion vise la jouissance du fruit défendu. Entre l’un et l’autre s’intercale le soleil icarien du Lion : l’exaltation narcissique d’être soi et au-dessus des autres. Le Scorpion marque la chute, le douloureux atterrissage. Vient alors l’heure de la sexualité spirituelle, de la sexualité aimante et libre, par l’uranien et révolutionnaire Verseau. Dès lors, le Taureau réinvente son désir de fertilité. Il devient le terreau sur lequel peut fleurir l’amour.


Labyrinthe ne fait pas le moininthe.
Passionnante traversée du labyrinthe. Si dense traversée, riche de liens et d’ancrages aux origines de notre culture, quel talent!