Un peu de Cronope
Extrait de mon journal, juin 2026
Aujourd’hui, malgré les emmerdes récurrentes (ou pour justement faire diversion), j’ai écrit près de trois mille mots, et tué l’un de mes personnages principaux. Ça fait toujours quelque chose, surtout dans un roman sur lequel je travaille depuis sept ans ; et surtout quand le personnage en question est inspiré d’un ami mort peu avant que toute cette aventure littéraire ne commence… Le pire, c’est que je le laisse mourir salement. Héroïquement, mais salement. Cronope, en vrai, n’est peut-être pas mort autrement… Le pire, c’est aussi que j’avais initialement prévu qu’il survive — remarquez, Cronope aussi.
Je ne suis pas allé à ses obsèques. Je n’étais pas psychologiquement capable d’aller jusqu’à Limoges. J’ai aidé à l’organisation, à distance, dans le choix des morceaux qui auraient pu représenter son goût pointu et sa personnalité attachante, avant l’étape de la crémation express, à la chaîne, avec le paquet de Gitanes glissé dans la poche de sa chemisette. Ça s’est soldé par un Frank Zappa1, un Oliver Nelson2 et un Guillaume de Machaut3. Je reste un peu coupable de m’être excusé sous prétexte qu’après mon père, je ne pouvais plus enterrer des morts du cancer du cerveau. Je me rends compte ce soir (mais c’est peut-être une exagération) que je maintenais Cronope en vie à travers un vieux barbu truculent, excessif, têtu et ouvert d’esprit. Il avait perdu le contrôle des hauteurs, des centres de décision, mais il était en train de tenir le bas — contre une horde hypnotisée de conformistes. (Qui lira un jour comprendra.)
À Cronope, je dois la découverte de Magma, de Soft Machine, de Guy Reibel et des polyphonies sardes. On imaginait partir faire des tours de périph en pleine nuit, en passant à plein volume ces dernières, fenêtres ouvertes, jouées sur son autoradio cassette. C’est vrai que ça groove incroyablement, la Sardaigne ; encore plus lorsque c’est une rareté enregistrée sur France Musique dans les années 80. C’est comme un MDK4 tradition, moins sophistiqué, moins chamanique, mais quelque part, plus viscéral. Je lui dois aussi la découverte du Llibre Vermell de Montserrat. Et à cause de ça, je sais que la mort future de Jordi Savall m’assombrira.
J’ai tenté vingt mille fois d’écrire sur Cronope. Toujours en partant de la musique et du fantasme poétique de happenings invisibles et gratuits, à jamais restés théoriques. Je n’ai jamais écrit sur lui que par bribes, ici aussi. Ça honore peut-être mieux son caractère humble et éclectique, celui d’un homme qui ne se résume pas — ou alors à un couac atroce de Charlie Parker, entre deux moments de génie destructeur, comme le raconte Cortázar5.
Cronope n’était pas un hypocrite : il aimait dans ma musique, le côté contrapuntique (ou contrapunktique) et s’excusait de ne pas aimer le timbre de ma voix. C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais parlé de lui qu’à la marge, en contrepoint : en respect de l’amateur de musiques bizarres et du dénuement troublant d’une messe de Machaut. Aussi parce que j’adorais le faire rager en lui disant que Zappa était intelligent mais vulgaire, qu’il était séduisant puis lassant, neutralisé par son propre dispositif goguenard — et qu’il sonnait rose bonbon. On n’était pas parfaitement raccord. J’ai appris grâce à lui à répondre “Gredin !” aux provocateurs que j’aime bien. C’était un homme qui aimait les trucs qui grincent, et qui tout d’un coup était touché par la candeur d’une ballade de variété. La justesse n’était jamais dans la technique seule, la virtuosité ou l’originalité, c’était parfois juste Polnareff se demandant sous quelle étoile il était né6. Cronope en était encore à se le demander.
Je pense aussi plus souvent à lui parce que je deviens chauve. Cronope était de ses chauves râblés, densément barbus, toison pectorale à la Sean Connery, épaules aussi. Je m’arrête où ? demandait la coiffeuse lorsqu’elle lui rasait le duvet de la nuque. Moi, j’ai le poil moins sauvage, c’est bien pourquoi je ne m’attendais pas à rejoindre le club de la calvasse. Mon personnage avait tous ses cheveux, et il meurt sous un coup de hache.
L’envie de devenir exhaustif, en pure perte, surgit. Ce serait comme vouloir écouter en une seule soirée l’énorme collection de CD, cassettes et vinyles de cet érudit bâtard, cultivé mais partial, pointu mais affectif, collection sans doute aujourd’hui explosée au gré d’un vide-grenier ou au profit d’Emmaüs… Et aussi, soyons honnête, l’impression que s’il était encore en vie, ce ne serait plus qu’à ma charge : ce serait à moi de lui faire découvrir — des choses autrement rares, vraiment en dehors des circuits. Il aurait aimé ça. C’est ça, le plus terrible. Il en aurait joui, au lieu de se sentir menacé dans son sacerdoce de passeur avisé.
William P. Gottlieb, “Portrait of Charlie Parker, Carnegie Hall, New York, N.Y.”, ca. 1947. Library of Congress.
Peaches En Regalia de l’album Hot Rats.
Stolen Moments de l’album The Blues and the Abstract Truth.
Un extrait de la Messe de Notre Dame.
Abréviation de Mekanïk Destruktïw Kommandöh, le morceau probablement le plus iconique de Magma.
L’Homme à l’affût, extrait du recueil de nouvelles Les Armes secrètes.
Sous quelle étoile suis-je né ? de l’album Love Me Please Love Me.


Magnifique hommage.